Que peut lire un senior en fonction de son caractère ?

Que peut lire un senior en fonction de son caractère ?

Le caractère influe sur toutes les attitudes et les comportements humains. Et donc sur la lecture. Ce lien général de causalité n’est guère discutable et fait l’objet d’études depuis la plus haute antiquité. C’est qu’on voit bien tout l’intérêt qu’il y a à  connaître les différentes typologies de caractères et à en bien maîtriser les ressorts. Cela pour mieux penser et mieux agir.

Seulement voilà, force est de constater que lorsqu’on cherche à formaliser les types de caractère, on se heurte à la multiplicité des critères à prendre en compte et à la complexité exponentielle des modèles explicatifs qui peut en résulter. Alors à quelle typologie peut-on se référer pour disposer d’un outil à la fois fiable et facile d’emploi ?

Et quel est  notamment l’outil le plus utile pour bien choisir ses lectures, quand on est un senior pour qui la lecture est une des principales occupations et un remède incomparable contre l’anxiété ?

 

Différentes typologies de caractères

Il y a longtemps qu’on cherche à classer les différents caractères humains.  De sorte qu’on peut également classer les classifications en trois grandes catégories : les typologies anciennes, les typologies classiques et les typologies modernes.

 

Les typologies de caractères anciennes

Les typologies anciennes font immanquablement référence à Empédocle et à Hippocrate que l’on peut considérer comme les pères de la caractérologie.

Les types de caractères selon Empédocle

Empédocle est une sorte d’esprit universel, un peu à la manière de Pic de la Mirandole, qui est né en Sicile au début du Vème siècle av. JC.  Bien avant Mani et ses manichéens, peut-être à l’origine du catharisme, il considère que tout, dans l’univers, est régi par le dualisme cyclique de l’Amour et de la Haine. Et cela s’applique notamment aux 4 éléments primordiaux : l’eau, la terre, le feu et l’air.

Pour savoir à quel élément on appartient, on peut recourir au test des couleurs préférées. Ainsi :

  • L’élément Eau est associé à la couleur Bleu, mais aussi à un peu de vert. Le caractère induit peut être colérique et irritable, ce qui ne l’empêche pas  d’être quand même agréable la plupart du temps.
  • L’élément Terre est lié à la couleur Vert, mais aussi au Marron, voire même, au Gris. Côté caractère, ça donne un tempérament solide, bien enraciné, mais quelque fois, assez mélancolique.
  • Le Feu voit Rouge et Orange. Mais, aussi, un peu, Jaune. Ce sont des couleurs chaudes. Le tempérament d’un caractère aimant l’une ou l’autre ces couleurs est un tempérament plutôt sanguin, passionné et plein de fougue.
  • L’élément Air va avec la couleur Blanc, mais aussi Violet. Ce sont des couleurs, comme on peut s’y attendre, d’ordre spirituel. Les tempéraments de couleur Blanc aiment la tranquillité et évitent les situations conflictuelles.
Les types de caractères selon Empédocle
Les types de caractères selon Empédocle

De sorte que, par exemple, si on s’habille toujours en Bleu, ou si on peint tous les murs de son logement en Blanc, on a là quelques indications sur ce qu’est son caractère, indépendamment de ce qu’on voudrait qu’il soit.

Pour en savoir plus sur ces associations, il est intéressant d’examiner les différentes significations propres à chacune des couleurs.

Les types de caractères selon Hippocrate

On considère souvent Hippocrate comme le père de la médecine. Il nait 60 ans après Empédocle sur l’île de Cos dans l’archipel du Dodécanèse. Il fait le lien entre ce qu’il appelle les humeurs, associées aux 4 éléments d’Empédocle, et les tempéraments. A noter que toutes ces humeurs sont présentes dans chaque être humain au même titre que les 4 éléments primordiaux. C’est la prédominance évolutive d’une des humeurs qui détermine le caractère.

Les types de caractères selon Hippocrate
Les types de caractères selon Hippocrate

Ainsi, par exemple, quand le sang, une des quatre humeurs, prédomine sur les autres, cela donne un tempérament sanguin et jovial. Quand c’est la lymphe, on a un tempérament flegmatique, voire apathique. Si c’est la bile jaune, on a affaire à des personnes enclines à la violence, mais qui savent garder leur maîtrise de soi. Enfin, avec la bile noire, la tendance est à la mélancolie et à l’anxiété.

La théorie des 4 humeurs et des 4 tempéraments a été à la base de la médecine occidentale pendant des siècles.

 

Les typologies de caractères classiques des deux Jean

Sur un mode empirique, dégagé de toute référence médicale, on peut aussi trouver son bonheur dans les caractères identifiés par La Bruyère dans ses caractères ou dans les fables de La Fontaine. Evidemment, on n’a là rien de systématique, et c’est quasiment un abus de langage de parler ici de typologie, mais on peut quand même y rattacher une collection exhaustive de portraits bien campés, dans lesquels chacun finit par se reconnaître.

Les portraits et les remarques de Jean de La Bruyère

Pour ce qui est de La Bruyère (1645 – 1696), cette collection correspond à près de 420 remarques qui se répartissent entre des maximes, des réflexions, plus ou moins développées, et des portraits.

Les portraits et les remarques de Jean de La Bruyère
Les portraits et les remarques de Jean de La Bruyère

Se présentant modestement en continuateur des caractères de Théophraste, La Bruyère souligne, d’entrée de jeu, son empirisme :

Je rends au public, dit-il dès la première ligne de son ouvrage, ce qu’il m’a prêté ; j’ai emprunté de lui la matière de cet ouvrage ; il est juste que l’ayant achevé avec toute l’attention pour la vérité dont je suis capable, et qu’il mérite de moi, je lui en fasse la restitution.

Les fables de Jean de La Fontaine

Il y a beau temps que les Fables de La Fontaine (1621-1695) ne sont plus réservées aux seuls enfants ou écoliers. A la différence des remarques de La Bruyère, elles sont éminemment « ramassées » sur elles-mêmes, ce qui les rend propices à toute forme de méditation.

Les fables de Jean de La Fontaine
Les fables de Jean de La Fontaine

Comme La Bruyère avec Théophraste, La Fontaine s’est beaucoup inspiré de textes écrits sous une forme comparable, notamment, par Esope, mais aussi par Horace et même Hippocrate.

Des 240 Fables de La Fontaine, certaines sont très connues comme la Cigale et la Fourmi, le Corbeau et le Renard ou les Animaux malades de la peste. D’autres, beaucoup moins comme l’Horoscope qui commence par ce vers plein de sagesse :

On rencontre sa destinée

Souvent par des chemins qu’on prend pour l’éviter.

 

Les typologies de caractères modernes

On vient de le voir, les caractères, ça intéresse depuis longtemps. Mais, à force, il devient difficile de s’y retrouver. Et il faut reconnaitre que c’est le grand mérite de Gerardus Heymans (1857-1930), professeur de psychologie et de philosophie à l‘université de Groningue, d’avoir mis un peu d’ordre dans tout ça.

La typologie de caractères de Heymans et de René Le Senne

Pour bâtir sa typologie, Heymans s’est fait aider par le psychiatre Enno Wierma et s’est inspiré des travaux de Ernst Kretschmer et de Carl Jung. Après avoir étudié les réponses à un questionnaire envoyé à un grand nombre de médecins et de professeurs de l’enseignement secondaire, Heymans en arrive à synthétiser et à visualiser les résultats dans un graphe cubique.

La typologie de caractères de Heymans et de René Le Senne
La typologie de caractères de Heymans et de René Le Senne

Ce dernier résume les observations collectées grâce au questionnaire selon 3 axes : l’activité, axe des abscisses, notée A. Elle mesure l’énergie et l’importance de la réaction physique à un stimulus. L’émotivité, axe des ordonnées, notée E. Elle mesure l’intensité et la fréquence de la réaction émotionnelle à un affect ou à un stimulus. La secondarité, notée S qui, elle, s’intéresse à l’intensité des affects à long terme.

Quand on combine le tout, cela donne 8 caractères repérés par les sommets du cube et dénommés suivant les catégories identifiés par Hippocrate. Les travaux de Heymans ont été introduits en France par René Le Senne avec son « traité de caractérologie ».

Critiques de la typologie de caractères Heymans

La combinatoire mise au point par Heymans a longtemps régné sans partage. Puis, elle a fait l’objet de nombreuses critiques, principalement fondées sur son côté éminemment réducteur. D’où l’émergence de nouvelles typologies de caractères construites de manière différente et cherchant principalement à en éviter les aspects par trop limitées.

Herrmann Brain Dominance Instrument
Herrmann Brain Dominance Instrument

On peut, entre autres, en citer deux :

  • HBDI : La typologie des caractères Herrmann Brain Dominance Instrument a été mise au point par Ned Hermann (1922-1999) à la suite des travaux de Roger Sperry et de Paul Mac Lean.  De ce fait, cette typologie est fondée sur les préférences cérébrales et les styles d’apprentissage. Suivant ces préférences, un individu sélectionne, par exemple, telles informations plutôt que telles autres. C’est ce que va faire ressortir son profil HBDI. Pour le connaître, il lui faut passer un test spécifique qui n’a rien à voir avec un test psychotechnique.
  • MBTI : La typologie des caractères Myer-Briggs Type Indicator, fondée elle aussi sur un questionnaire spécialisé, détermine, quant à elle, 16 types psychologiques possibles.

Retour à la typologie Rene Le Senne – Gaston Berger

Dans les deux cas précités, il faut passer des tests et s’entretenir, en général, avec un consultant spécialisé. Si la formule peut s’imposer dans un cadre professionnel, il n’en est pas de même dans la plupart des situations personnelles. A plus forte raison, si l’objectif est de mieux choisir, par exemple, ses lectures.

C’est pourquoi, malgré ses imperfections, la typologie des caractères de René Le Senne est toujours valable, surtout si on la complète avec les paramètres que Gaston Berger lui a ajoutée tels que la largeur du champ de conscience, la polarité et les 4 tendances.

 

Typologie René Le Senne – Gaston Berger

Eléments biographiques de René Le Senne et de Gaston Berger

René Le Senne (1882-1954), titulaire de la chaire de psychopédagogie à la Sorbonne, introducteur en France de la typologie des caractères de Heymans avec son traité de la caractérologie est aussi un des fervents propagateurs de la philosophie des valeurs.

Gaston Berger (1896-1960) est un entrepreneur, philosophe et haut fonctionnaire, accessoirement père du chorégraphe Maurice Béjart, qui est aussi à l’origine des Etudes Philosophiques publiées par les Presses Universitaires de France (PUF). Il est l’auteur d’un questionnaire caractérologique et d’un traité pratique d’analyse du caractère.

 

Application de la typologie Le Senne à la lecture

En général, pour choisir un livre, on se fie à sa couverture, à son résumé, et, le cas échéant, à quelques avis. Ceux qu’on a pu lire, ici ou là, ou après en avoir entendu parlé, à la télé, à la radio, dans un club de lecture ou dans un cercle amical.

Bien évidemment, tout lecteur est, par principe, quelqu’un d’ouvert et de curieux. Donc prêt à lire tout ce qui lui passe sous la main. Sauf que, en réalité, personne n’aime se tromper de lecture. D’abord, ça coûte. Un livre, ça peut être cher. Et, surtout, c’est une occasion perdue.

Au lieu de lire quelque chose de réjouissant, on lit quelque chose de parfaitement ennuyeux. Ce qui n’est jamais bon pour le moral. D’où l’idée d’apprendre à mieux se connaître pour mieux sélectionner quelle lecture est bonne pour soi.

De ce point de vue, le tableau des typologies des caractères, avec les correspondances entre un caractère et un type d’auteur, élaboré par René Le Senne s’avère d’un grande utilité.

 

Tableau des correspondances entre un caractère et un type d’auteur

En reprenant ce tableau tel qu’on peut le voir dans le traité de caractérologie, à la page 19, on a les correspondances suivantes :

  • EnAP, nerveux, Baudelaire, Musset, Poe, Verlaine, Stendhal.
  • EnAS, sentimental, Rousseau, Vigny, Amiel.
  • EAP, colérique, Victor Hugo, G. Sand, Péguy.
  • EAS, passionné, Pascal, Racine, Corneille, Flaubert.
  • nEAS, flegmatique, Kant, Bergson.
  • nEAP, sanguins, Montesquieu, Anatole France.
  • nEnAS, apathique, Louis XVI.
  • nEnAP, amorphe, La Fontaine.

Au vu de ce tableau, si on est, par exemple, EnAP, c’est-à-dire, Emotif, non Actif, Primaire, on peut se mettre à lire les 4 classiques de la liste, si on ne les a jamais lus, ou si on les a lus depuis longtemps. Il y a de fortes chances pour qu’on en tire une grande satisfaction.

Tableau des correspondances entre un caractère et un type d'auteur
Tableau des correspondances entre un caractère et un type d’auteur

A défaut, on peut rechercher des auteurs plus contemporains dont le style et le genre littéraire se rapproche le plus de ces auteurs. Précisons que par Primarité ou Secondarité, il faut entendre la manière dont on exprime son ressenti face à un évènement. René Le Senne parle de retentissement des représentations pour décrire le phénomène.

Bien sûr, ces correspondances sont principalement des indications. Et encore plus, si on a tendance à en rester à la dénomination « littéraire » de chacun des types. On imagine sans peine qu’il n’est nul besoin d’être « amorphe » pour apprécier La Fontaine.

 

La caractérologie, ça sert à quoi ?

On peut naturellement penser qu’il est complètement inutile de passer par la caractérologie pour choisir une lecture. Mais, on peut également penser que le fait de mieux se connaître pour lire, non seulement, permet de lire avec plus de profit, mais aussi peut s’appliquer à bien d’autres domaines.

En réalité, mieux connaître le caractère dont on est fait, c’est mieux connaître son « squelette » mental. Lequel, comme le squelette, proprement dit, ne peut pas être changé. Et ça tombe bien, car il n’y a pas de type de caractère privilégié. Ce n’est donc pas nécessaire.

La caractérologie, ça sert à quoi ?
La caractérologie, ça sert à quoi ?

De fait, quand on dit, parfois, qu’on a changé, ou que telle personne a changé, on peut dire, avec une grande certitude qu’elle a surtout agi de telle façon que son environnement soit, tout simplement, en phase avec ce qu’elle est. Sans se préoccuper du « qu’en dira-t-on » qui est, la plupart du temps, un facteur permanent de régression.

Et c’est cette adéquation, entre ce qu’on est réellement et ce qu’on fait, qui aide à mieux vivre.

Enfin, quel que soit son âge, et à plus forte raison, quand on est senior, non seulement on peut, mais on doit chercher à mieux se connaître.  Car on a, alors, suffisamment d’exemples personnels pour déterminer à quel type de caractère on appartient, et suffisamment d’expérience, pour choisir les activités qui lui conviennent.

Pas belle la vie ! C’est aussi cela avoir une culture senior.